Le numérique, le décideur et l’Ipad

Publié: 30 juillet 2013 par astringues dans Education, numérique
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Depuis cette année, le numérique est officiellement au cœur des préoccupations de l’éducation nationale en France, à grand renfort de communication ministérielle et d’avis divergents sur la forme que cette évolution doit prendre.

337px-IPad_2_in_dockL’intention de faire coïncider les pratiques de l’école avec les réalités de son temps, notamment en matière d’évolution technologique, n’est pas neuve ni récente. Du plan informatique pour tous en 1985 au rapports Fourgous 2010 et 2012, les autorités éducatives on souvent tenté d’apporter des réponses scolaires à l’apparition de nouveaux outils. Notons au passage qu’il s’est toujours beaucoup plus agit de rattraper le retard de l’école sur la société, plutôt que d’anticiper ses développements et surtout, c’est l’objet de cette contribution, d’apporter des réponses matérielles plutôt que pédagogiques ou éducatives.

Des plans et des outils

Il y a quelques années encore, l’informatique des écoles ressemblait à une salle dédiée avec une dizaines de postes reliés en réseau local, ou à quelques ordinateurs en fond de classe (il paraît qu’aujourd’hui on doit dire en cœur de classe, toujours la primauté de la forme sur le fond). Depuis, les évolutions technologiques se sont succédées à mesure que le marché de l’éducation devenait lucratif pour les constructeurs de matériel : classes mobiles, tableaux numériques interactifs, espaces numériques de travail et aujourd’hui tablettes, chacun étant à son tour paré des vertus de la panacée universelle qui allait, cette fois c’était la bonne, faire entrer l’école dans son siècle et transformer chaque chère tête blonde, black ou beur en geek hyper-compétent.

Sauf que…

L’esprit et le temps du pédagogue ne sont pas ceux du décideur

Le cruel fossé qui sépare les utilisateurs des technologies des décideurs qui impulsent les politiques ou acquièrent le matériel montre une nouvelle fois sa prégnance.

Flashback n°1 : Ludovia, août 2012 (pour les non initiés, il s’agit de l’université d’été du numérique éducatif) j’entends au cours d’une table ronde Serge Tisseron (dont je n’oserai par ailleurs ni critiquer ni évaluer le travail) évoquer l’utilité de la tablette en classe par le plaisir du toucher que l’élève a à manipuler l’objet et qui lui remémore inévitablement la construction du schéma corporel du petit enfant.

Flashback n°2 : Salon Educatice, novembre 2012, un représentant d’un fabriquant de TNI avec qui je travaille depuis plusieurs années me montre leur nouveauté de l’année : l’application pour tablette qui permet de piloter le tableau du fond de la classe. Quand je le questionne sur l’utilité du dispositif (le tableau interactif a un usage collectif et frontal, c’est une de ses limites), il me répond :

Aujourd’hui si tu n’es pas présent sur le marché des tablettes, tu ne vends plus rien.

Deux exemples flagrants qui corroborent le fait que l’engouement pour les nouvelles technologies ne tient absolument pas compte des réalités pédagogiques. Avec quelle gourmandise entendait-on le mot Ipâââd dans la bouche de personnes sensées éclairer ou orienter les pratiques des enseignants, notamment à la DGSECO !

À quel moment s’est-on questionné sur les pratiques à associer à ces matériels, sur les usages à développer pour en tirer la quintessence, sur la nécessaire formation des enseignants à faire évoluer leur pédagogie pour profiter des nouvelles opportunités générées ? Quand a-t-on évalué la pertinence et l’efficience des investissements réalisés ? La dotation massive des écoles britanniques en TNI n’a jamais été traduite par une réduction de l’échec scolaire, par exemple, même si elle a fait évoluer, souvent par autoformation, les pratiques de classe des enseignants.

Et le numérique alors ?

Cette fascination pour l’objet technologique qui brille est en train de nous faire rater le virage numérique, amorcé depuis quelques années déjà et que certains comparent à une nouvelle révolution industrielle, c’est-à-dire une évolution majeure qui transforme à jamais le visage de nos sociétés. Nous sommes loin du gadget ou de l’objet, c’est notre monde dans son essence qui est modifié par le numérique et qu’on le souhaite ou non, il y aura un avant et un après et, contrairement à un roman de Murakami, il ne s’agit pas d’un monde parallèle au nôtre qu’on peut choisir de parcourir ou non.

À force de se focaliser sur de fausses problématiques, le monde de l’éducation manque complètement l’occasion de se projeter dans le contemporain, d’en envisager les problématiques d’éducation (en attendant une souhaitable disparition, le domaine 2 du B2i n’a jamais été autant d’actualité), de profiter de nouvelles possibilités de ressources en particulier collaboratives (quid des MOOC ?) voir de sortir d’un modèle propriétaire et fermé sooooo XXème siècle pour utiliser l’immatérialité avec efficacité.

Nous reproduisons en fait l’attitude des éditeurs de manuels scolaires qui, à force de faire du lobbying pour protéger un modèle économique caduc, ont complètement échoué dans le passage au numérique. Reste à espérer que la prise de conscience viendra avant la prochaine révolution, sinon nous en serons quittes pour attendre le plan numérique pour tous 2016.

N.B. Le titre fait évidemment référence au film « L’arbre, le maire et la médiathèque« 

Et pour plaisanter sur le sujet, ma parodie du film « La chute » :

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commentaires
  1. […] Depuis cette année, le numérique est officiellement au cœur des préoccupations de l'éducation nationale en France, à grand renfort de communication ministérielle et d'avis divergents sur la forme q…  […]

    • nicoblm dit :

      Article très pertinent mais selon moi il existe une facette que l’on élude trop facilement dans le processus d’acquisition de matériel numérique par les établissements: les réticences des professeurs (une bonne majorité d’après ce que j’ai pu constater). Je pense sincèrement que si les « décideurs » et les commerciaux (fabricants etc) ont tant de décalage avec la vision des pédagogues, c’est (en plus de l’aspect purement économique) par la faute de ces mêmes pédagogues qui refusent de s’emparer ou de reconnaître cette « évolution sociétale majeure ».

      « À quel moment s’est-on questionné sur les pratiques à associer à ces matériels »: peut-être est-ce le moment que les professeurs, eux-aussi, s’interrogent sur la relation entre leur pratique et le numérique. Je vous donne mon exemple personnel: pour un projet tablette dans mon établissement, j’ai produit un document de 8 pages justifiant l’achat de tablettes. Dans le reste de mon établissement, certains collègues ont demandé des TNI, des APN, des camescopes etc. Tout cela sans aucune justification pédagogique, aucun exemple d’utilisation, aucun réflexion préalable. En fait, ils ont demandé du matériel « En l’air »: « Ah oui, j’aimerais bien un TNI l’an prochain ». Tout cela sans formation, sans idée précise de ce qu’ils vont pouvoir en faire ni de ce que cela pourrait changer pour eux et pour leurs élèves (après avoir discuté avec eux).

      Je reste totalement d’accord avec l’ensemble de l’article, mais il me semble que la responsabilité des pédagogues est elle aussi engagée…

      • astringues dit :

        Je comprends votre réticence devant les « freins pédagogiques » de certains enseignants. Mais ne croyez vous pas que lorsqu’on on lance un plan qui se veut ambitieux, il serait cohérent d’en envisager toutes les facettes, et pas seulement le matériel ?
        Lorsqu’on propose de nouveaux outils qui ont vocation à transformer les pratiques professionnelles, il me paraîtrait normal de les accompagner par des éléments d’aide (formation, banques d’activités, forum institutionnel d’enseignants, autres) qui en permettent le développement.
        Après je vous rejoins sur la nécessaire mobilisation de tous les acteurs : institution, enseignants, collectivités territoriales, mais encore faudrait-il que tous soient impliqués dans le projet depuis le départ.

      • nicoblm dit :

        Effectivement, leur implication est nécessaire. Je ne comptais pas ceux qui « voudraient bien être formés » mais parlais plutôt de ceux (trop nombreux) qui refusent a priori le numérique. Ne les oublions pas trop vite…
        Pour le reste vous avez totalement raison, tout se joue sur la formation. Et elle n’est pas au niveau pour l’instant.

  2. Rémi dit :

    Intéressant.

    Il conviendrait de prendre le problème plus en amont. J’ai le sentiment que l’on équipe massivement les établissements sans concertation ni évaluation des besoins pour ensuite justifier l’échec (prévisible) en déplorant que les professeurs n’ont pas su s’adapter ou qu’ils sont trop « réticents ». Il faut d’abord questionner la pertinence, l’efficacité pédagogique.

    La responsabilité des « pédagogues » est certes engagées mais il ne s’agit pas des « pédagogiques » utilisateurs finaux (les professeurs) mais plutôt de ceux qui ont conseillés ou pilotés ces plans d’équipements. D’ailleurs y-en-a-t-il dans ces comités ? Parfois je me le demande. J’entends des professionnels de l’éducation pas des représentants de tel ou tel éditeur spécialisé ou des consultants « numérique éducatif ».

    En amont, qu’a-t-on ? Les politiques des collectivités territoriales. Pour eux les plans d’équipements en tablettes, TBI ou autre sont un moyen commode et rapide de montrer à leurs administrés leur attachement à l’éducation. Par naïveté, ils pensent que cela répond à une demande des professeurs… d’ailleurs des consultants en « numérique éducatif » l’ont confirmé.

    Votre phrase : « Cette fascination pour l’objet technologique qui brille est en train de nous faire rater le virage numérique » résume bien tout cela.

    Pour ne pas rater le virage du numérique, il convient d’en finir avec le B2i qui depuis plus de 10 ans d’échec et d’inutilité masque les incompétences en informatiques des sortants de notre système éducatif. Il suffit de lire quelques commentaires sur les réseaux sociaux d’élèves pour voir qu’ils ne sont pas dupes.

    Ensuite, il faut introduire un réel enseignement de l’informatique. Les cours de technologie collège seraient un bon cadre pour cela. Par informatique j’entends certes le code mais pas seulement, il y a les réseaux et le fonctionnement d’Internet, les protocoles de communication,les formats de fichiers, l’interopérabilité, le droit d’auteur, les logiciels et ressources libres, le travail collaboratif…

    Et oui, pour conclure, il faut donner une vraie priorité aux logiciels et ressources libres dans l’éducation.

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